Comment interdire ce qui l’est déjà, sans l’interdire vraiment ? (ça parle du portable à l’école)

J’admets que mon titre est tordu, mais pas autant que les parlementaires qui m’obligent à écrire cet article alors ne vous plaignez pas.

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Nos députés sont actuellement en train de débattre d’une proposition de loi particulièrement inutile. Ce n’est certes pas la première fois, mais celle-là m’amuse autant qu’elle me désole et j’ai donc décidé de vous en parler.

Tout commence en 2017 lorsque le candidat Macron décide d’inscrire dans son programme l’interdiction du téléphone portable dans les écoles primaires et les collèges. Magnifique initiative me direz-vous tant cet instrument du diable sème le chaos dans les classes françaises. Ni une ni deux vous vous munissez donc de votre bulletin de vote pour soutenir le candidat et par la même la magnifique proposition qu’il porte. Victoire, le candidat est élu, cérémonie d’ouverture, Champs Élysées, etc. vous connaissez la suite.

Arrive un jour où le nouveau Président (l’ancien candidat si vous suivez) convoque son Ministre de l’Éducation pour voir où il en est des promesses de campagne.

Le Président : Alors ce programme, on en est où dans ton ministère ?

Le Ministre (penaud) : Oui… alors… Parcours Sup… les gens sont pas contents…

Le Président : Ça on le savait les élèves sont jamais contents de toute façon on va pas se formaliser pour si peu.

Le Ministre : Oui… mais là… les parents aussi…

Le Président : Les parents ça se calme ! On va trouver une idée un peu démago et surtout qui coûte rien, on va voter ça rapidement et hop, parents dans la poche ! (regardant son programme) Tiens l’interdiction du portable c’est pas mal ça ! Tu nous fais un petit texte de 3 lignes pour dire que le portable est interdit en classe, tu le votes et c’est plié. Allez au boulot !

A son retour au Ministère, un stagiaire fut mis sur le coup pour rédiger cette loi de 3 lignes qui allait sauver la France. Le lendemain pourtant, le Ministre découvrit avec horreur cette note sur son bureau : « Interdiction du portable en classe : déjà fait.« 

Eh oui, car en France on a un Code de l’éducation. Et dans ce code, on trouve un article L511-1. Et cet article il dit que :

« Dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l’utilisation durant toute activité d’enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d’un téléphone mobile est interdite. »

Le Président n’ayant pu faire une erreur dans son programme, il fallait trouver une solution. Le Ministre demanda donc à un autre stagiaire, mais en Master 2 cette fois de trouver une parade.

Le lendemain, le stagiaire proposa la chose suivante : la rédaction actuelle de l’article L511-1 interdit le portable SI c’est prévu au règlement intérieur. Donc par défaut le portable n’est pas interdit. Il suffit de dire que le portable est désormais interdit par défaut sauf si le règlement intérieur dit le contraire et hop ! On respecte la promesse de campagne.

Pas si con, se dit le Ministre. Mais un peu con quand même. Il fit alors ce que font tous les Ministres quand ils doivent faire voter un texte mais qu’ils ne veulent pas le soutenir eux-mêmes, ils demandent à des députés de le déposer en leur nom, comme s’ils en avaient eu l’idée.

C’est ce qu’on fait le 14 mai dernier plusieurs députés de la majorité qui ont déposé une proposition de loi « relative à l’interdiction de l’usage du téléphone portable dans les écoles et les collèges ». Cette proposition vise à réécrire l’article L511-1 du Code de l’éducation comme suit :

« À l’exception des lieux où, dans les conditions qu’il précise, le règlement intérieur l’autorise expressément, l’utilisation d’un téléphone mobile par un élève est interdite dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges. »

L’interdiction du portable devient donc la norme et son autorisation l’exception. La question est, qu’est-ce que ça change ? Allez demander à un député signataire de la proposition s’il existe un seul établissement scolaire en France dont le règlement intérieur n’interdisait pas déjà le portable et il risque de disparaître dans un écran de fumée ninja.

En bref, une proposition de loi pour des prunes. Pour le pur plaisir de réécrire un texte dans l’autre sens, de faire croire qu’on agit tout en ne faisant rien. Et c’est bien dommage car sur le portable à l’école il y aurait matière à réfléchir. Notamment sur comment faire respecter cette interdiction. Mais se poser cette question, c’était ouvrir le risque de parler financement des écoles, car faire respecter l’interdiction du portable demande des moyens.

Bon courage donc aux chefs d’établissements, pour qui cette proposition de loi ne va rien changer et qui n’auront rien de plus pour faire appliquer cette interdiction inapplicable.

Je terminerai sur le point le plus désolant de cette vaste blague législative, les motifs de la proposition de loi. Chaque texte présenté au Parlement est accompagné de motifs, c’est-à-dire d’une explication sur l’importance de voter ce texte.

La proposition de loi de nos députés est accompagnée du motif suivant :

« Actuellement, l’utilisation du téléphone portable durant les activités d’enseignement et au sein des établissements scolaires provoque de nombreux dysfonctionnements incompatibles avec l’amélioration du climat scolaire. En effet, son utilisation est susceptible de favoriser, chez les élèves, le développement de pratiques malveillantes ou à risques (cyberharcèlement, cybersexisme) et de les exposer à des contenus violents ou choquants (pornographie). »

Un paquet de nouilles (symbole de l’Assemblée Nationale) à gagner au lecteur qui me montrera le rapport entre la proposition de loi et cette explication.

Nos députés sont convaincus qu’en votant une interdiction qui existe déjà, qui n’est pas appliquée et qui ne le sera pas plus, ils vont lutter contre le cyberharcèlement et les contenus violents. Ils ne se contentent donc pas de perdre leur temps à voter un texte inutile, ils se persuadent d’agir sur des problèmes importants concernant les enfants, tout en ne faisant rien.

Devant tant d’absurdités, je préfère laisser le mot de la fin à un autre candidat à la présidentielle qui a au moins le mérite, lui, de ne pas faire de promesses impossibles.

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